Son film interdit : Joe Gaï Ramaka défie les autorités

Il en aura vu de toutes les couleurs avec les autorités sénégalaises, par le biais de la Division des investigations criminelles, avant de finaliser son film «Et si Latif avait raison !», un essai sur le livre «Wade un opposant au pouvoir, l’alternance piégé», du journaliste Abdou Latif Coulibaly. Le film, déjà mis en boîte, est interdit de diffusion au Sénégal.
Dans l’entretien qui suit, le réalisateur souligne son ambition de faire voir par tous les moyens ce film à ses compatriotes africains et aux téléspectateurs du monde. Mais Joe Gaï Ramaka revient d’abord sur le sens de l’avantpremière du film à Dakar, tenue hier avec une approche peu classique.

Joe Gaï Ramaka :
Nous sommes obligés d’imaginer des formes de préservation des espaces de liberté.
Et pour ne pas dépendre de celui qui a tendance à nous en priver, il était important de savoir que quelle que soit la situation de nos libertés, nous nous montrerons toujours assez imaginatifs pour créer des espaces nouveaux, où nous pourrons préserver et développer cette liberté.
Vous n’êtes pas sans savoir les difficultés que j’ai eues lors de mon dernier voyage à Dakar.
Il était donc évident pour moi que je ne demanderai pas d’autorisation de montrer ce film.

Walfadjri :
Qu’est-ce qui explique cette attitude visant à défier l’autorité publique ?

Joe Gaï Ramaka :
Je récuse la politique qui consiste à créer des censures uniquement quand je veux présenter des films dans ce pays.
A partir du moment où je ne demande pas d’autorisation, je ne vois pas comment on pourrait me refuser quelque chose que je ne demande pas.
Ce que je tente de faire en proposant l’avant-première du film aux Dakarois dans une résidence privée, c’est d’expérimenter de nouveaux espaces de liberté.
A partir du moment où on sait que nous avons la possibilité chez nous d’inviter un ami à manger, à lire un livre ou à regarder un film, on saura qu’il existe des espaces de liberté où il sera difficile de nous atteindre.
Et même s’ils venaient nous trouver dans nos cours, nous rentrerions dans nos chambres.
Dans nos chambres, nous rentrerions dans nos cabinets.
Et nous pouvons aller dans cette logique.
Ce qui est important, c’est que jamais, nous n’accepterons que soit entamé le droit qu’on a, la liberté d’expression dans ce pays.

Walfadjri :
Quelles ont été les difficultés majeures pour mettre en œuvre un tel plan ?

Joe Gaï Ramaka :
La difficulté, c’était de trouver une maison assez large pour inviter toutes les personnes qui auraient voulu assister à cette avantpremière.
Cela est un peu plus compliqué parce que les gens ont peur.
Avant que je n’arrive à Dakar, où je n’ai plus de maison, j’ai eu trois ou quatre personnes qui m’ont proposé de venir faire la projection chez elles. (...) Finalement, le doyen (Dansokho) qui est un vieil ami à mon père m’a dit : «Ramaka, ma maison t’est ouverte».
C’est un acte très positif que nous allons multiplier.
C’est-à-dire que, plus jamais, on nous mettra dans des conditions où nous n’aurons pas la liberté de nous exprimer.
Qu’est-ce qui peut nous empêcher de prendre un film pareil, si les gens ont envie de le voir, et de faire des projections à Guédiawaye, à Grand Dakar, etc.
On s’en fout de leur interdiction. Nous créerons les espaces de liberté qui nous permettront de nous exprimer.

Walfadjri :
Si le film n’est pas diffusé dans les salles sénégalaises, comment comptez-vous le rentabiliser ?

Joe Gaï Ramaka :
Nous allons créer l’autre télévision. Elle sera une télévision populaire, éclatée.
Tout le monde sait que les téléspectateurs sénégalais ne sont pas accrochés à la Rts.
Avec les Vcd, les gens regardent les programmes qu’ils ont envie de regarder.
Le Dvd sera le support technique de la nouvelle télévision.
Toutes les maisons, où il y a un appareil permettant de visionner, nous leur donnerons des images.
Nous allons créer les autres programmes, où tout le monde participera.
L’Etat peut garder sa télé.
Pour ce qui est de la rentabilité du film, il y a également à ce niveau une expérience à faire.
Le film a eu un coût. Il n’a pas (parce que je ne l’ai pas sollicité à ce jour) bénéficié d’un quelconque soutien financier.
Aucune subvention n’a été donnée pour ce film.
Aucun pays ne peut dire aujourd’hui qu’il a mis un sou dans ce film.
Il y a les prestataires qui ont pu me faire confiance pour me permettre ce travail.
Pour rentabiliser le film, nous envisageons de le mettre en Dvd et de le commercialiser sur Internet.
Il faudrait que les gens se l’approprient et achètent le Dvd qui sera de qualité.
Il y aura dans le Dvd des sous-titrages italien, anglais, français.
Il y aura en plus dans le Dvd, un doublage voix en pulaar, en wolof.
Il va coûter vingt Euros, soit un peu plus de 13 000 F Cfa. Pour ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter le Dvd à vingt Euros, nous prévoyons un tirage en Vcd pour permettre aux gens des quartiers populaires de voir le film et de pouvoir participer aux débats.

Walfadjri :
Peut-on avoir une idée du coût global de ce film ?

Joe Gaï Ramaka :
Le film, s’il est budgétisé, coûte 75 mille Euros, soit environ 49 millions 125 mille F Cfa.

Walfadjri :
Ce film vous a valu de nombreuses convocations à la Division des investigations criminelles lors de votre dernier séjour à Dakar. Aujourd’hui, n’avez-vous pas peur de revivre ces mauvais moments après cette avant-première ?

Joe Gaï Ramaka :
Toute personne qui ne serait pas téméraire, devrait avoir peur de ce qui lui arrivera demain.
Il peut arriver beaucoup de choses demain.
Maintenant, il faut que chacun prenne ses responsabilités.
J’ai un ami, un père, à savoir le doyen Dansokho, qui a pris l’initiative de nous accueillir.
Et celui qui vient me trouver au plus profond de ma demeure, dans mon salon, dans ma chambre, pour m’agresser, aura tort.

Propos recueillis par Mbagnick NGOM
-------------------------------------------------------------------------------------------