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Un assourdissant cri d’indignation
Et si Latif avait raison ! • réalisé par Joseph GAÏ Ramaka • Sénégal • 2005 • 1h35mn • documentaire.

Expliquant pourquoi il avait décidé d’adapter ses œuvres littéraires à l’écran, le Sénégalais Sembène Ousmane, doyen des cinéastes africains, disait que c’était pour toucher le plus grand nombre. S’inscrivant dans la même logique, son compatriote Joseph Gaï Ramaka – communément appelé Jo Gaï – a pris sur lui de réaliser un film à partir de la polémique créée autour du livre du journaliste Abdou Latif Coulibaly – Wade, un opposant au pouvoir - l’alternance piégée ? (Dakar : éditions Sentinelle, 2003) – un premier du genre qui va avoir dans sa lignée un autre livre intitulé Assassinat de Maître Séye : un meurtre sur commande (Paris : L’Harmattan, 2005). Ensemble de dénonciations vigoureuses de la dérive anti-démocratique que connaît le Sénégal d’Abdoulaye Wade ; Joseph Gaï Ramaka, par son pamphlet, leur en fait un plus large écho.

Cinéaste iconoclaste et à la limite provocateur, rendu célèbre par son premier long métrage Karmen Gei où une séquence d’amour non conventionnelle – suggérée – entre deux femmes, et sur fond de musique mouride défraya la chronique, Jo Gaï vient, au travers de son gigantesque cri d’indignation – Et si Latif avait raison ! – se positionner, non pas comme un opposant au pouvoir en place à Dakar, mais comme un cinéaste du réel engagé, ayant choisi de montrer, mieux, de démontrer, par le discours, tant la rhétorique est abondante dans son film, la nuit qui s’étend depuis le 19 mars 2000 sur le Sénégal tout entier.

Film militant rendant compte d’une situation injuste, ce documentaire de 90 mn qui s’inscrit dans la mouvance du film d’intervention sociale est aussi un film politique, en ceci qu’il examine non seulement l’exercice du pouvoir, mais aussi, en dénonce les excès.

Dédié à Maître Babacar Seye, vice-président du Conseil constitutionnel assassiné, et aux 2000 naufragés du bateau le Djoola, entre autres, Et si Latif avait raison ! s’ouvre sur un gros plan du président Wade soutenant sa tête à deux mains, comme si elle allait tomber, le regard dans le vide, comme fixant un point lointain ou imaginaire. Cette image d’un chef d’Etat troublé et affligé, mais qui doit se montrer sous des dehors sereins, revient sous diverses formes dans ce documentaire, par moments accompagnée de fumées montantes, comme pour suggérer la présence du feu qui couve.

Et pourtant, lorsqu’il accède au pouvoir le 19 mars 2000 – avec le slogan « Soppi » ou changement -, l’opposant de Léopold Sédar Senghor et d’Abdou Diouf suscite d’incommensurables espoirs. Mais, très vite, parce que « le président n’était pas bien préparé », il s’est révélé « un roi plus qu’un chef ». Suspicieux, interventionniste, n’ayant certainement pas bien compris comment fonctionne un pays, il a laissé s’installer un accaparement du pouvoir par ses alliés et sa famille, cautionné par une majorité mécanique à l’Assemblée nationale. Conséquence, ce sont des groupes privés qui s’affirment, au détriment de l’Etat dont l’autorité s’affaiblit considérablement. Des assassins ou leurs commanditaires sont ainsi élargis ou pas du tout inquiétés, les corrompus et les détourneurs de fonds publics coulent des jours paisibles. Le confort personnel du chef de l’Etat est privilégié, au détriment de celui du peuple dont il a la charge, et de sa sécurité.

Pour démontrer que le parti de Wade est devenu « une blanchisserie », et que « la démocratie est en danger », Jo Gaï use et abuse de propos généreux de journalistes, d’opposants politiques et de personnalités de la société civile qu’il montre à visage découvert, prouvant ainsi que malgré tout, dans ce pays-là, la liberté d’expression – à un certain niveau tout de même – est tolérée, sous réserve bien entendu du feed-back de la diffusion de ce film au Sénégal.

Par ailleurs, si l’objectif de ce deuxième long métrage est de faire prendre conscience au spectateur sénégalais que « le livre de Latif vient réveiller », il est souhaitable que ce film soit vu de tous les spectateurs africains, car des Wade et des Sénégal essaiment le continent. Il est aussi à saluer le fait que la grande première continentale de ce film ait eu lieu dans un Centre culturel français, en l’occurrence celui de Cotonou (Bénin). Ce ne saurait être un hasard, au regard des déclarations solennelles de grandes amitiés entre le président Chirac et les dictateurs africains. N’est-ce pas la meilleure manière de montrer comment, par un soutien implicite ou explicite à ces anti-démocrates, il laisse la nuit s’étendre non seulement sur le Sénégal, mais sur toute l’Afrique ? Ce n’est pas la nuit africaine chantée par Manu Dibango dans Soir au village, c’est une nuit dangereuse, dans laquelle s’enfoncent de jeunes gens armés. « Mon pays va mal, mon pays va mal, va mal, va mal … », déplore le chanteur.

Jean-Marie MOLLO OLINGA
http://www.africine.com
Cameroun.