Nettali.com |1er septembre 2006 | 08:26
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Ramaka___tournage

Absent du Sénégal, le cinéaste Joe Gaï Ramaka n’en continue pas moins de charger le régime libéral de Me Wade. Dans une interview accordée au quotidien ivoirien Le Patriote, le réalisateur de Karmen mais aussi d’un documentaire "Et si Latif avait raison ?" (très critique à l’endroit du régime de Wade"), revient sur les raisons pour lesquelles il a fait son film. Il relativise la portée de son documentaire et estime qu’il n’a pas la force d’atténuer les dérives de Wade. Il égratigne aussi au passage l’opposition sénégalaise. (Source : Le Patriote : Chapeau, titre et sous titre sont nettali.com)

LP : Votre film est très critique à l’égard du Président Sénégalais. Pourquoi cet acharnement sur Abdoulaye Wade ?

JGR : Je ne parle pas d’acharnement. Je parle certes de critique, mais je ne pense pas qu’il y ait un acharnement. Il y a tout simplement le besoin de faire la critique sans concession.

LP : Pensez-vous qu’un film était nécessaire pour dénoncer les tares du pouvoir Wade ?

JGR : Un film peut participer à la mise en cause des manquements d’un homme investi par le peuple par rapport à des objectifs précis et qui ne fait pas les choses pour lesquelles il a été investi. Un film peut contribuer à rendre compte, à évaluer les raisons pour lesquelles on lui avait confié un pouvoir et à faire le point par rapport à ce qu’il a pu faire et n’a pas à faire.

LP : Dans le film, vous donnez la parole aux opposants de Wade qui étaient hier eux-mêmes au pouvoir. N’ont-ils pas eux aussi déçu les espoirs placés en eux ?

JGR : Le film donne surtout la parole à ceux qui n’ont jamais été au pouvoir et ceux qui n’ont pas la vocation d’y être. Si vous chronométrez bien, l’essentiel du film est fait par les journalistes et des personnes qui sont membres d’association citoyenne, de la société civile, qui nous donnent l’essentiel de l’analyse. Mustapha Niasse qui est un responsable politique, de même que Aïssata Tall ont eu à participer à la réflexion dans un temps d’antenne bien moindre que celui qui a été imparti à Abdoulaye Wade lui-même. Cela dit, ce qui m’intéressait en proposant la parole à ces individus, c’était l’analyse qu’ils faisaient. Aïssata Tall, membre du Parti Socialiste (PS) qui a été évincé du pouvoir, a fait une analyse en tant que juriste par rapport à la question de l’assassinat de Me Seye. Elle a beau être du PS, c’est une juriste dont la compétence est reconnue de tous et qui pouvait, face à cette loi d’amnistie, nous apporter des éclairages en dehors de son positionnement politique. C’est ce qu’elle a eu à faire, de même que son intervention à la question du Joola (le naufrage de bateau qui a fait des milliers de victimes en septembre 2002).

LP : Le film s’inspire du livre du célèbre journaliste Abdou Latif Coulibaly. Pourquoi n’intervient-il pas ?

JGR : C’est un choix. Vous savez ce qui est important pour Latif lui-même, c’est de s’approprier la réflexion qu’il mène à travers son livre. Et Latif avait réussi à captiver mon attention avec son ouvrage sur la situation du pays. Je pense qu’il estimait en ce qui le concerne, qu’il avait atteint son objectif. On ne le voit pas, c’est vrai, dans le film mais on le cite énormément. L’ensemble des réflexions qu’il mène dans son livre est un peu la sève de la réflexion filmique qui est menée pendant 1h35mn.

LP : Vous touchez du doigt beaucoup de plaies : détournement de fonds, dépenses de prestige, assassinat de Me Babacar Seye...Pensez-vous que votre film pourra atténuer sincèrement les dérives du pouvoir Wade ?

JGR : Non. Vous savez la seule chose qui pourra atténuer les dérives du pouvoir Wade, c’est que les sénégalais le boutent dehors. Le film en tant que tel n’empêchera pas Wade, comme le dit Talla Sylla (opposant farouche du Président sénégalais), de puiser des deux mains et moi j’ajouterai des deux pieds dans le couscoussier national, de même que l’irrespect qu’il a lui-même pour ses propres paroles et engagements. Il est comme ça, on ne peut s’attendre à autre chose de sa part. Ce que je souhaite qu’il continue au minimum à montrer qu’il y a des sénégalais qui voient les choses autrement et qui tentent de partager leur réflexion avec des sénégalais qui sont de plus en plus nombreux à penser qu’en 2000, ce n’est pas une chose formidable qui s’est abattue sur le pays. Mais que passé l’instant de l’alternance, c’était une longue nuit noire qui est partie pour durer 7 ans.

LP : L’année prochaine ,ce sera de nouvelles élections au Sénégal. Croyez-vous que votre film pourrait avoir une influence sur l’intention de vote des Sénégalais ?

JGR : Je me demande, s’il aura vraiment des élections et dans quelles conditions elles se feront ? La question de la démocratie n’est pas forcément liée aux élections. On n’en a organisées récemment au Burkina Faso, mais le pays n’est pas pour autant, dans mon esprit, démocratique. Je pense cependant que si le film contribue à montrer qu’il y a des Sénégalais qui ne tombent pas dans le défaitisme et le fatalisme et qui pensent encore qu’il y a des choses à faire pour que cesse cette situation, il aura à mon avis fait quelque chose d’assez important.

LP : Etes-vous affecté par ses opposants qui une fois au pouvoir déçoivent les espoirs placés en eux ?

JGR : Oui. C’est décevant. Je pense que ce qu’il faut réussir à forger, c’est des instruments d’exercice de la démocratie de telle manière qu’on puisse faire et se défaire à tout instant de ceux à qui on délègue une compétence ou un pouvoir. Il faut que les gens cessent de penser qu’il y a des hommes providentiels qui peuvent à eux seuls régler les problèmes de tout le monde, en faisant en sorte que notre contrôle soit réel sur ceux que l’on désigne, de sorte qu’on puisse effectivement démettre ceux qui se révèlent incompétents et les remplacer par d’autres.

Source : A Ouagadougou par Y. Sangaré Source : Le patriote
http://lepatriote.net/lpX3.asp?action=lire&rname=Accueil&id=28736