Edition du Samedi 5 novembre 2005

FILM - Et si Latif avait raison ! de Joe Gaï Ramaka : Les ombres du Président

Un coup de feu. Celui qui a mis fin à la vie du vice-président du Conseil constitutionnel, Maïtre Babacar Sèye, le 15 mai 1993. La reconstitution de ce meurtre est au cœur des premières images de Et si Latif avait raison!, le dernier documentaire de Joe Gaï Ramaka. Présenté à Paris le mercredi 2 novembre dernier en présence du réalisateur et de l’opposant Amath Dansokho, le leader du Pit, ce film se présente comme l’adaptation cinématographique de l’ouvrage du journaliste Abdoulatif Coulibaly, Wade, un opposant au pouvoir : l’Alternance piégée ?, sorti en 2003. Dédié à Maître Babacar Sèye et aux victimes du naufrage du Joola, Et si Latif avait raison ! égrène, pendant 90 minutes, les scandales qui ont entâché l’alternance. Assassinat de Maître Babacar Sèye, musellement de la presse, naufrage du Joola, agression de Talla Sylla, loi Ezzan, détournements de l’argent public... Face à tous ces événements, et pour «ne pas adopter la posture qui consiste à dire : «Je ne savais pas», le réalisateur a choisi de ne pas rester les bras croisés. «Que reste-t-il des rêves nourris au soir du 19 mars 2000 ? Que reste-t-il de cette victoire conquise pas à pas, souvent au prix d’immenses sacrifices, mais aussi de persévérance, de calme et de lucidité de tout un peuple ? Omar Diop Blondin, Ibnou Diop, Omar Daff, Alhouseyni Cissé… seraient-ils morts pour rien ?!», martèle-t-il. Porté par la voix profonde du journaliste Jean-Pierre Corréa, le documentaire est construit comme un polar : sombre, mystérieux, enfumé lors des interventions du narrateur.

Dans un décor minimaliste, sur une scène derrière laquelle sont projetées des images et des photos d’archives, une douzaine d’intervenants issus du monde politique, de la société civile et de la presse se succèdent. Parmi eux, Mouhamadou Mbodj, coordonnateur du Forum Civil, Talla Sylla, les socialistes Abdoulaye Elimane Kane et Aïssata Tall Sall, Madièye Mbodj, Mazide Ndiaye, l’écologiste Haïdar El Ali, Madiambal Diagne, Issa Sall de Nouvel Horizon, Vieux Savané de Sud Quotidien, ou encore Xuman. Chacun apporte son témoignage, livre son analyse de la situation politique ou tire le bilan des années Wade. A l’instar de ce que pense Joe Gaï Ramaka, tous vont dans le même sens : «Il se faut se rendre compte à quel point le pays va mal.» Le documentaire, savant dosage de ces entretiens et des images de manifestations et de meetings politiques, dresse un réquisitoire contre la violence politique, le pillage des ressources de l’Etat, les promesses politiques non tenues, la personnalisation du pouvoir et ses dérives. Personnage principal du film, Abdoulaye Wade est au cœur de toutes les intrigues. Présenté dès les premières images comme le commanditaire du meurtre de Maître Babacar Sèye, il n’est pas épargné par la suite. Tous lui reprochent sa gestion du pouvoir et ses atteintes à la bonne gouvernance. Les promesses qu’il a faites lors de sa prestation de serment, de ses conférences de presse ou des présentations de ses grands projets, ont fait rire plus d’un spectateur, partagés entre le comique de la situation et la désolation. Les images ramènent rapidement chacun à la réalité. L’épave du Joola gisant dans les fonds marins rappelle que les responsables du naufrage n’ont toujours pas été punis. Tout comme les agresseurs de Talla Sylla. Ou le commanditaire de l’assassinat de Maître Sèye. Pour preuve du danger qui guette ceux qui oseraient s’attaquer au pouvoir, le générique égrène une longue liste de X, à la place des noms des personnes, qui n’ont pas souhaité que leur participation au film soit rendue publique.

Suite à la projection du film, Joe Gaï Ramaka, qui se considère comme «le passeur du film, le passeur des images», n’a pu contenir son émotion. Les larmes aux yeux, il avoue que «ce film me dérange, c’est le premier film que j’ai fait dans le déplaisir, je préfère mille fois les histoires d’amour». On se rappelle pourtant que son dernier film, Karmen, adapté du livre de Prosper Mérimée, ne peut toujours être visionné au Sénégal, du fait de certaines scènes controversées.

N’ayant pu, pour des raisons techniques, présenter le film en avant-première à Dakar, Joe Gaï Ramaka souhaite toutefois que le documentaire soit diffusé au Sénégal, même s’il risque d’être interdit : «J’ai fait le choix de ne pas l’injecter dans le circuit cinématographique. Je souhaite le restituer à ceux pour qui il est fait : les Sénégalais.» Traduit en wolof, en pulaar et prochainement dans d’autres langues, “Et si Latif avait raison!” sera bientôt disponible en Dvd, Vcd et sur Internet (www.rewmi.com et www.liberty1.com). Très inspiré de Fahrenheit 9/11 de Michaël Moore, le film de Joe Gaï Ramaka a tout pour susciter les mêmes polémiques.

Adeline SEURAT -