Edition du Lundi 7 novembre 2005

ENTRETIEN AVEC… Joseph Gai Ramaka, cinéaste sénégalais : “Je ne serai jamais un exilé politique ou un exilé artistique”

Ne craignez-vous pas, vous, cinéaste, simple réalisateur, une réappropriation politique de votre œuvre cinématographique ? On a entendu dans la salle que c’était un bon document de campagne… Cela ne vous fait-il pas peur ?

Non ! A partir du moment où l’on pose sa parole, il est normal qu’elle soit écoutée, qu’elle soit appréciée de différentes manières. Je ne me fais pas d’illusions, je ne peux pas être derrière chaque personne pour dire : “Non, c’est comme cela qu’il faut interpréter cette parole…’’

Je fais confiance en la capacité des citoyens de savoir faire du discernement. Si jamais, par exemple, tel parti utilise le film parce qu’il existe en Poular et va dans un village, il fera deux choses : il montrera le film et il dira quelque chose. Les personnes qui le regarderont auront la possibilité de poser leur jugement critique, de voir ce qui s’accorde, ce qui concorde et ce qui est en désaccord entre ce que le film leur a dit et ce que cette personne a eu à leur dire. C’est à mon avis comme cela que cela va se passer.

On vous a vu ému, au bord des larmes (lors du débat qui a suivi la projection du film, Ndlr). Comment peut-on faire un document à charge sur son pays ?

Je ne fais pas un document à charge sur mon pays. Il faut faire la distinction entre un pays qui est quelque part un concept abstrait et un homme à qui l’on a confié la charge de diriger ce pays. Il a été dit un moment donné dans le film que le mandat qui est donné à un président est un mandat précis. Dès lors qu’il ne le respecte pas, même si formellement il est encore président, il n’est légitimement plus le président d’un pays s’il n’a pas respecté les fondements de ce mandat.

Vous êtes en train de nous dire que Maître Abdoulaye Wade n’est plus président de la République ? Peut-on le contester ?

Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. (…) Il faut pouvoir faire la distinction entre ceux à qui l’on confie la charge d’un pays et le pays lui-même. Il faut pouvoir analyser le contenu de la charge qui est donnée à quelqu’un à qui l’on confie le pays. Si l’évaluation du point de vue légale se fait tous les 7 ans, du point de vue de la légitimité philosophique de la charge que l’on vous a confiée, elle se fait à chaque instant. Si l’on vous nomme député d’un peuple, ce n’est pas au bout de cinq ans que l’on se pose la question de savoir si l’on est député (…) J’estime que quand le Président Abdoulaye Wade dit “je vais retaper l’avion présidentiel avec l’argent de mes amis” et qu’il puise dans les caisses de l’Etat à l’instant où il le dit, c’est un usurpateur qui parle, ce n’est pas un président de la République.

Concernant la sortie du film, pourquoi cela a pris autant de temps alors qu’il était annoncé pour juillet ?

Quand je suis retourné à Dakar, le film était tourné depuis plus d’un an. J’avais quasiment fini quand j’ai eu à faire mon séjour à la Dic (Direction des investigations criminelles, Ndlr). J’avais quasiment fini. J’étais allé revisiter certaines choses. Et vous voyez comme les choses s’actualisent. On est actuellement en pleine affaire Sud Com (Ndlr : fermeture, le 17 octobre, des stations Sud Fm sur toute l’étendue du territoire sénégalais) et par hasard dans le film, on parle de l’affaire Sud alors que ce n’est pas la même affaire. Ca c’est un indicateur ! Cela montre réellement que les problèmes qui sont là, sont des problèmes récurrents. Il y a plusieurs exemples comme cela où on a l’impression que la séquence historique dont le film parle, c’est celle qu’on a là aujourd’hui, alors que c’est une séquence historique qui s’est déjà passée…

Le film était donc déjà quasiment terminé autant que l’on puisse terminer un tel film. Ce qui s’est passé, c’est qu’effectivement -la police étant partout-, j’étais allé à Dakar entre autre pour pouvoir mettre en place la première bande annonce. Et je voulais faire un appel à la population pour qu’elle me renvoie des images parce que chacun a des images dans son petit coin et moi j’étais à [leur] recherche. Ce fameux concept de ‘’télévision éclatée’’ dont je parle, doit être constitué avec l’apport de tout le monde et être restitué à tout le monde. C’est en ce sens qu’il est possible de répondre à la question que [le public] a posé : “Comment faire en sorte que ce film soit vu ?”

Ce film, pour qu’il soit fait, il faut tout le monde et pour être vu, il faut qu’il soit rendu à tout le monde. C’est le concept de la télévision éclatée que je tente de mettre aujourd’hui en place. Quant à la Dic, à ce moment-là, elle a dû apprendre que la bande annonce sortait sur le site du journal Le Quotidien ; puisque je suis passé au siège du journal le dimanche et que c’est le lundi que les policiers sont allés là où j’habitais. Je sais qu’ils sont dans toutes les rédactions, ils sont partout, et donc ils ont dû savoir qu’il y avait la bande annonce. On l’a programmée le mercredi, le mardi j’étais déjà à la Dic et le mercredi on l’a vu sur le Net.

Concrètement, comment allez-vous faire pour la diffusion du film ?

Je ne sais pas comment je vais faire puisque cela dépendra de beaucoup de gens finalement, mais ce dont je suis sûr, c’est que ce film atteindra le destinataire. Le destinataire, c’est la personne qui est à la Médina, à Gueule Tapée, dans le Fouta ou dans un village plus ou moins reculé.

Y’ aura-t-il une avant-première au Sénégal ?

C’est vrai que je devais aller à Dakar puisque ce que j’avais prévu, ce qu’on le voit avec les journalistes. Cela n’a pas pu se faire pour beaucoup de petites raisons. Il devait être diffusé aujourd’hui (mercredi 2 novembre au soir, Ndlr) à la même heure sur Internet au Sénégal sur mon site et sur Rewmi.com. Il y a eu des problèmes techniques qui ont fait que si jamais le signal était parti, les gens auraient pu ne pas atteindre le film et le conserver longtemps. (…) Si jamais de l’autre côté, ils avaient envie de le bloquer, ils auraient pu facilement le perturber et on se serait retrouvé avec des gens qui ont payé pour visionner le film et qui n’auraient pas pu [le faire]. (…) Symboliquement, on avait même prévu de le diffuser une demie-heure avant Paris. (…)

On travaille actuellement à sécuriser la question de la diffusion. Il y aura la possibilité d’acheter à la séance sur le Net, il y aura la possibilité de commander le Dvd sur le Net, etc.

Vous comptez là-dessus pour financer votre film ou la suite ?

Il est évident que je n’ai pas fait de démarches en direction de télévision ou de fonds de financements de films. J’avais envie de le faire comme cela, j’avais envie de la faire dans les détails qui parlent aux Sénégalais par les images. (…) La capacité que j’aurai à rembourser le film, c’est la capacité que j’aurai moi-même assuré à pouvoir préparer la suite. C’est un peu lié. Tout l’enjeu, avant d’être piraté (ce que je souhaite paradoxalement à partir d’un certain degré), c’est que je puisse déjà engranger de quoi amortir le coût de ce film-là et ensuite pouvoir attaquer la préparation des suivants.

Pourquoi avoir choisi des plans assez longs sur les intervenants (comme celui sur Mouhamadou Mbodj, coordonnateur du Forum Civil), sans placer quelques images dessus pour rythmer certains passages ?

C’était pour moi très intéressant la projection. J’ai vu comme les gens étaient concentrés. (…) C’est le pari que j’ai fait. J’ai fait le pari de ne pas user de petites méthodes cinématographiques pour soi-disant alléger la tension des gens. J’ai fait le pari de parler de quelque chose qui va passionner les personnes. Et parce qu’elles sont passionnées et préoccupées par ce qui se dit, elles feront l’effort mental de pouvoir l’écouter jusqu’au bout. C’était cela le sens du pari. Jusqu’à présent, malgré la complexité conceptuelle de ce qui s’est développé, les gens sont restés accrochés à ce qui s’est dit. C’est le sentiment que j’ai eu. L’effort de traduction qu’on a fait était assez complexe parce que je suis persuadé que ce qui a été dit en français, la même chose peut-être dite et a été déjà dite en Poular, car on a terminé l’enregistrement du Poular, et il sera dit également en Wolof. Tous les concepts qui sont utilisés ici en français sont à la portée de la population sénégalaise.

Vous évoquez-là une possible trilogie...

Il faut (…), quelque part, faire l’autopsie de tous ces milliards qui, en cinq ans, sont partis en fumée. Parce qu’ils ne sont pas partis en fumée justement. Il faut pouvoir les retrouver (…) et dire : “Voilà où sont passés les milliards !” C’est un peu sur cette histoire d’abstraction des milliards et des Sénégalais que je travaille sur la deuxième partie de la trilogie. La troisième n’étant plus du film, mais un spectacle.

Dans quel état d’esprit allez-vous partir à Dakar quand on sait que Latif a été menacé de mort ?

Je ne vois pas pourquoi on veut singulariser la question. Quelles sortes de personnes sont ceux qui sont à Dakar et qui osent parler ? Elles ont deux pieds, deux jambes… Comment se fait-il qu’elles parlent ! Donc si eux ont trouvé du courage pour être là-bas et s’exprimer, on va peut-être être là et s’exprimer (…)

Je ne serai jamais un exilé politique ou un exilé artistique. Je veux conserver ma liberté d’écriture et ma liberté d’écriture, c’est la liberté de me déplacer.

Pensez-vous être interdit d’entrée de jeu ?

J’avoue que je ne sais pas. Ce n’est même pas ma préoccupation. Ma préoccupation, c’est de réussir à terminer la finalisation technique, matérielle. C’est cela mon problème.

Est-ce qu’aujourd’hui, au Sénégal, un réalisateur a le droit de se taire ?

Je ne veux pas être un donneur de leçons. Pourquoi un cinéaste n’aurait-il pas le droit de se taire, alors qu’on donnerait à un citoyen le droit de se taire ?

Parce que le citoyen n’a pas les moyens d’expression du cinéaste…

Si ! L’expression qui va faire la différence, c’est celle du citoyen. Pour ceux qui croient au vote, ce sont eux qui vont voter, ce n’est pas le cinéaste.

Comme ce qui a été fait ce soir du 2 novembre à Paris par le public, la comparaison à Mickaël Moore (réalisateur américain, Ndlr) vous flatte-t-elle ?

Je pense que c’est un clin d’œil. Toute personne qui fera un film en prise avec le réel de son pays, on aura tendance à parler d’elle comme celui qui l’a fait de manière aussi remarquable et remarquée… Mickaël Moore.

Propos recueillis par Adeline SEURAT, Baye Ousmane NDIAYE et Julien FOUINEAU -
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